Marion Forest

Arizona State University

  1. Nous n’avons jamais été aussi nombreux à vivre en ville. Ce phénomène et les problématiques qu’il entraîne (nouveaux comportements sociaux, complexification des infrastructures et viabilité des systèmes) invitent les sciences sociales, du contemporain comme du passé, à porter une attention plus affirmée aux transformations de l’urbain et à l’origine de ces transformations. Cela questionne également les possibles limites de la ville. L’archéologie est sans doute la discipline la plus à même d’offrir la profondeur temporelle nécessaire à la compréhension de ces processus. Cependant, de nombreux développements méthodologiques et des applications concrètes sont encore à réaliser, en particulier pour rendre opérationnels les cadres conceptuels et analytiques mis au point par d’autres disciplines traitant du fait urbain (géographie, sociologie, anthropologie et économie entre autres).
  2. David Carballo, archéologue spécialiste de la région des hautes terres centrales du Mexique, propose une étude diachronique et multiscalaire des modalités d’urbanisation de cette région de Mésoamérique lors d’un moment clé : la transition entre le Formatif récent/terminal (de 600 av. J.-C à 150 apr. J.-C.) et le Classique (150-650 apr. J.-C.). Cette dernière période voyant émerger l’une des plus grandes cités de l’Amérique préhispanique : Teotihuacan. L’auteur favorise l’examen d’une interrelation, celle de l’urbanisation et de la religion.
  3. L’originalité et la force de l’ouvrage résident dans plusieurs aspects. En premier lieu, l’auteur s’appuie sur des données archéologiques très concrètes, émanant à la fois de ses recherches, menées sur le site archéologique de La Laguna (État de Tlaxcala, Mexico, 600 av.-150 apr. J.-C.) et sur une synthèse inédite d’information provenant de sites archéologiques de la région du Bassin de Mexico et de Puebla-Tlaxcala. Sans prétendre à l’exhaustivité, l’auteur utilise efficacement les données disponibles, malgré leur inégalité, à la fois contextuelle et formelle. En second lieu, Carballo articule différents cadres conceptuels, interdisciplinaires, afin d’appréhender conjointement espace et société (écologie urbaine, archéologie du paysage, géographie humaine). Enfin, il inscrit très explicitement son étude et sa proposition méthodologique dans le cadre qu’il développe depuis plusieurs années, celui des théories de l’action collective (voir Blanton et Fargher 2008 ; Carballo 2013 ; Carballo et Feinman2016). Le livre présente six chapitres, un index et une large bibliographie multilingue.
  4. Dans l’introduction, l’auteur postule que religion et processus d’urbanisation sont inextricablement liés, et que ce lien mérite une attention et une documentation particulières. Il suggère ainsi de considérer la ville comme un large concept intégratif permettant d’impliquer dans l’étude d’un phénomène d’urbanisation à la fois les centres urbains émergents mais aussi les entités non-urbaines participant au processus d’urbanisation, via différentes impulsions urbaines (ou urban pulse) : défense, économie, démographie, migrations, subsistance et religion entre autres. L’exposé des caractéristiques contextuelles des hautes terres centrales du Mexique (chapitre II) lors de la transition entre les périodes Formative et Classique (chapitre III), met en exergue le rôle des modalités de gestion environnementale (stratégies agricoles, pédologie, climat, eau, volcans et saisonnalité), des stratégies économiques (entre coopération et compétition) et des traditions religieuses et rituelles, architecturales et technologiques. Ces caractéristiques, peu étudiées pour ces périodes anciennes, sont formalisées à partir de données récentes et synthétiques (les tableaux et cartes produites sont particulièrement pertinents). Différents acteurs du territoire, contribuant à l’émergence de l’urbanisme, sont pris ensuite en compte (les centres urbains et leurs territoires de soutien : les supporting lands), ainsi que de multiples variables : sociales, économiques, environnementales et religieuses. Cette dernière variable fait l’objet d’un examen particulier, puisque l’auteur consacre un chapitre entier à la notion d’espace sacré, proposant que les conventions architecturales mises en places dans les établissements archéologiques étudiés, sont une forme de langage exprimant matériellement une cosmovision, des rituels et un continuum entre paysage sacré et séculaire. Les composantes urbanistiques du paysage sacré sont examinées en regard de leur valeur symbolique : pyramides à degrés (montagne sacrée), places, grottes (inframonde), sources (eaux sacrées) et orientations architecturales (cycles astraux et cosmos). L’auteur ajoute à cette description des vestiges une réflexion théorique, que l’on souhaiterait peut-être plus directement connectée aux données sur les pratiques spatiales pouvant caractériser ces lieux. Il s’agit de discuter du caractère inclusif ou exclusif de ce paysage sacré – en intégrant les notions d’accessibilité, de ségrégation spatiale – et de l’impact des pratiques individuelles et/ou collectives en s’appuyant sur le cadre théorique de l’urban design (Larice et MacDonald 2013). Les différentes stratégies d’inclusion ou de distinction sociale adoptées par les habitants des premiers centres urbains prennent alors un rôle fondamental dans la mise en place de ce paysage urbain « sacré ».
  5. Ce sont ensuite les occupants de cet espace qui sont observés par Carballo. Sur la base de données archéologiques au contexte maîtrisé, animaux, personnages (via différentes formes d’expression de mythes), ancêtres et morts (au travers des pratiques, de leur spatialité et du statut des sépultures), représentations anthropomorphes (figurines, encensoirs, masques et sculptures en pierre), divinités fondamentales des traditions du Centre du Mexique (le vieux dieu du feu et le dieu de l’orage) et objets non figuratifs présents dans ces espaces et contextes sont successivement abordés.
  6. Dans la conclusion, l’auteur confirme l’existence d’une forte connexion entre religion et urbanisme mise en exergue à plusieurs échelles (sites, régions et macrorégion), et décrit les phénomènes de continuité/discontinuité observés dans la sphère religieuse. Il retrace en particulier les processus de juxtaposition, de combinaison ou de remplacement dans les croyances et les pratiques religieuses au cours de la période de transition. Sur le plan économique, un renforcement de l’exploitation du territoire proche remplace le développement d’un réseau d’approvisionnement extra-local. Enfin, à l’organisation intrasite très centralisée du Formatif (un épicentre monumental par site), succède un système plus polycentrique, avec la multiplication et la décentralisation d’espaces civico-rituels au sein des établissements archéologiques. Carballo souligne combien il est essentiel de prendre en compte de multiples composantes pour comprendre l’émergence du phénomène urbain pré-moderne. En caractérisant les « impulsions urbaines » à la fois internes et externes à l’entité urbaine elle-même, l’auteur insiste sur l’idée qu’aucun élément ne doit être négligé. Néanmoins, la religion s’impose rapidement comme un pivot dans le processus d’urbanisation et comme un des cadres fondamentaux des principes d’urbanisme de cette région de Mésoamérique. Il démontre cependant que seule la lecture minutieuse des multiples formes d’expression ou d’action de la religion (individuelle, collective, domestique, publique, locale ou centralisée, coopérative ou compétitive) via l’observation des données archéologiques, permet d’en apprécier réellement les impacts, tant en termes d’expression matérielle (urbanisme et morphologie des établissements) que culturelle (pratiques et modalités d’organisation sociétales). En soulignant l’importance des données de terrain et de l’opérationnalisation de cadres conceptuels adaptés et renouvelés, Carballo ouvre une ligne de recherche archéologique prometteuse qui devrait permettre de mieux appréhender les mécanismes culturels et socio-économiques impliqués dans l’émergence de l’urbain. Il faut maintenant espérer que les recherches en cours et à venir sur les processus d’urbanisation anciens dans d’autres régions de Mésoamérique, sauront proposer des développements méthodologiques et conceptuels complémentaires permettant de révéler et appréhender l’ensemble des impulsions impliquées dans l’émergence de l’urbain.

References

BLANTON Richard E. et Lane FARGHER
2008    Collective Action in the Formation of Pre-Modern States, Springer, New York.

CARBALLO David M. (éd.)
2013    Cooperation and Collective Action. Archaeological Perspectives, University Press of Colorado, Boulder.

CARBALLO David M. et Gary M. FEINMAN
2016    « Cooperation, Collective Action, and the Archeology of Large-Scale Societie », Evolutionary Anthropology. Issues, News, and Reviews, 25 (6): 288-296.

LARICE Michael et Elizabeth MACDONALD (éd.)
2013    The urban design reader, Routledge, Abingdon.

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