Laurence Manolakakis

Trajectoires (UMR 8215), CNRS – centre Malher, Paris

Amazonie, l’archéologie au féminin de Stephen Rostain est bien plus qu’une historiographie de l’archéologie amazonienne au sein de laquelle les femmes ont eu un rôle prépondérant, bien que souvent ignoré. C’est un livre passionnant, foisonnant d’histoires grandes et petites, qui rend compte d’une Amazonie riche, diverse, inventive et attachante, depuis les temps d’avant la conquête européenne jusqu’à nos jours. Il serait cruel pour les futurs lecteurs d’en tout raconter, c’est pourquoi on n’évoquera ici que quelques-uns des multiples thèmes abordés. De fait, alors même que les femmes prédominent depuis longtemps dans l’archéologie brésilienne, elles sont peu mises en avant, sous-représentées dans les références bibliographiques des articles scientifiques par exemple. Très légitimement, l’ouvrage restitue la place qu’elles ont eue dans l’innovation technique et théorique, le dynamisme scientifique qu’elles ont créé et les nouveaux champs de recherche qu’elles ont ouverts dans l’archéologie des pays amazoniens (Brésil, Guyana, Guyane, Suriname, Venezuela, Colombie, Équateur, Bolivie et Pérou), mais aussi caribéens. Il brosse ainsi le vaste tableau de l’Amazonie, la diversité de ses paysages, de ses biotopes, des populations humaines qui s’y sont épanouies, des ravages de la Conquête, de l’inventivité des sociétés et leur façonnage du paysage. Le fil conducteur nous apprend une Amazonie beaucoup moins sauvage qu’on ne le croit, avec un couvert végétal beaucoup moins naturel qu’il n’y paraît et un relief profondément modifié par les populations précolombiennes, témoignant d’une interaction intense avec la nature plutôt que d’une simple adaptation. À l’image simpliste et condescendante de tribus nomades primitives perdues au milieu de la forêt tropicale, se substitue celle d’une impressionnante diversité ethnoculturelle qui a modelé et transformé le paysage depuis des millénaires. Pointant les clichés, voire les préjugés, sur une Amazonie méconnue au profit des célèbres Incas, Mayas ou Aztèques plus à l’ouest ou au nord, ce livre nous fait découvrir une richesse culturelle et une profondeur historique passionnantes, là même où l’histoire amérindienne est au mieux dévalorisée ou, pire, simplement niée. Si l’on sait bien que la conquête européenne a beaucoup détruit, on n’avait pas forcément réalisé que, dans certaines régions de l’Amazonie, les virus importés par les Européens au XVe siècle ont à eux seuls anéanti 90 % de la population indigène ! Bien sûr, l’ouvrage commence par nous conter, dans sa profondeur historique, le mythe des Amazones et des femmes guerrières qui émerge de la Conquête, ses origines, ses développements et ses effets. Puis il se focalise sur deux personnalités majeures de l’histoire des recherches archéologiques que tout oppose, Betty Meggers et, quelque temps plus tard, Anne Roosevelt. À partir du milieu du XXe siècle, B. Meggers tente d’adapter les méthodes de fouilles aux conditions locales, élabore une typologie céramique qu’elle espérait totale et définitive, et mène une activité de terrain intense. Ses travaux sont fondateurs, tant par l’abondance, la diversité et la publication systématique des missions de terrain, du Brésil à l’Équateur, que par la formation et même le soutien financier des chercheurs locaux, créant un véritable milieu scientifique d’archéologues amazoniens pour plusieurs générations. Cependant, les apports théoriques de B. Meggers, longtemps prégnants, conçoivent le développement des sociétés précolombiennes par les seuls prismes du diffusionnisme et d’un déterminisme géographique impitoyable. Cette position lui fait nier la possibilité que les populations locales aient pu ne serait-ce qu’inventer quelque chose par elles-mêmes, tout venant des civilisations andines. Plus encore, elle voit dans l’Amazonie des conditions environnementales et climatiques qui ne peuvent, selon elle, que détruire ces civilisations et les faire dépérir. C’est cette vision qu’Anne Roosevelt va bouleverser. Ses méthodes de fouilles modernes appliquées dans des régions moins connues, comme le moyen Orénoque, remettent en cause les cadres chronoculturels. Elle apporte des hypothèses très novatrices, dont certaines démontrées depuis, sur les premières horticultures et, plus largement, sur la diversité des économies des sociétés précolombiennes. C’est elle également qui entreprend des travaux pionniers sur les monticules artificiels de l’embouchure de l’Amazone, attestant la continuité culturelle des populations installées là, a contrario de la thèse de B. Meggers. Les travaux d’A. Roosevelt sur les plus anciennes occupations humaines d’Amazonie ont aussi montré que les premières céramiques du continent américain sont apparues en Amazonie au IIe millénaire avant notre ère. Si ces deux femmes ont été de véritables fondatrices, elles sont loin d’être les seules à avoir contribué au développement de l’archéologie amazonienne. Ainsi, au fil de près d’une vingtaine de portraits de femmes archéologues, se dessinent des sociétés précolombiennes bien plus raffinées que l’image qu’on en a habituellement et qui ont toutes une connaissance très fine de leur environnement. L’importante anthropisation du paysage s’oppose, elle aussi, aux idées préconçues qui imaginent l’Amazonie comme une « simple » forêt sauvage dans laquelle des bandes de « Sauvages » vivotent. On y apprend les talents d’agriculteurs et surtout de terrassiers des Précolombiens d’Amazonie. Les plus anciennes plantes cultivées du continent américain l’ont été en Amazonie, qui constitue le plus grand centre mondial de plantes domestiquées avec 85 espèces différentes. Avec l’apparition des premières céramiques, vers 2000 avant notre ère, de véritables villages se développent, leurs occupants pratiquant une agriculture sur brûlis et déplaçant villages et champs au fur et à mesure de l’appauvrissement des sols. Plus tard, les peuples précolombiens deviennent de prodigieux terrassiers, élaborant un aménagement complexe du paysage en surélévation des zones inondables, qui inclut dans un vaste réseau, les villages, les places, les centres cérémoniels, les champs, les chemins, les cimetières, mais aussi barrages, canaux et réservoirs. On s’émerveille devant l’art pariétal avec ses pétroglyphes et ses peintures rupestres qui remontent à 11 000 ans, au moins, et perdurent jusqu’à nos jours ; mais aussi devant les gigantesques ensembles mégalithiques de menhirs, de dalles dessinant au sol des représentations animales, de cercles ou d’alignements de pierre. La diversité des pratiques funéraires se dessine graduellement, des incinérations en urnes richement décorées au cannibalisme endo- ou exogène, de la rivière aux grottes ou aux puits, une seule et même communauté étant rarement caractérisée par une pratique unique. Les poteries aux décors foisonnants modelés et peints, dont les personnages hybrides – créatures fantastiques humains-animaux – renvoient au pouvoir de transformation des corps et des êtres de la mythologie amérindienne amazonienne. On rencontre les potières de multiples peuples amazoniens contemporains qui permettent d’enrichir les approches ethnoarchéologiques, sans les réduire à un comparatisme ethnographique élémentaire, puisque la Conquête et ses épidémies ont profondément impacté le mode de vie des populations indigènes. C’est l’exemple de la domestication du riz, dès 2000 avant notre ère alors qu’il était supposé n’arriver qu’avec la Conquête, puis délaissé au profit du manioc, de la cacahuète et du piment. Ou encore celui de la pêche à l’anguille, aujourd’hui non consommée, mais longtemps au menu des peuples précolombiens de la région de Monte Castelo, qui aménageaient des zones favorables à leur reproduction, créant un vivier à disposition toute l’année. Petit à petit, on côtoie cette archéologie tournée vers l’étude des anciens environnements, qui nous révèle des techniques de pêche préhistoriques diversifiées traduisant une profonde connaissance de l’éthologie des 300 espèces locales du sud-ouest amazonien, ou encore les barrages et réservoirs à poissons des llanos, ces vastes savanes inondables du bassin de l’Orénoque, dans le nord. Dans le sud-ouest sont révélées les terra petra, terres noires dont les sols ont été volontairement enrichis par les communautés précolombiennes, parfois sur plusieurs hectares. Cette écologie historique a montré dans l’ouest, deux épisodes de défrichage de la forêt, en 2000 puis en 1600 avant notre ère, tandis que la construction des grands monuments mégalithiques n’a occasionné que le défrichage de petites clairières, indiquant qu’ils n’étaient pas visibles les uns des autres. Tous les domaines sont ainsi abordés et d’autres encore, jusqu’aux problématiques de protection du patrimoine tant culturel que naturel dans lesquelles s’impliquent plusieurs archéologues femmes. Leurs actions démontrent que cette protection ne peut se faire qu’avec et par les populations indigènes. Par petites touches ou par grands paragraphes, au travers de grandes découvertes ou d’anecdotes, l’Amazonie précolombienne nous est esquissée dans sa richesse et sa diversité. L’ouvrage ne dénigre pas la contribution de chercheurs hommes, tels ceux qui ont adhéré à la révolte d’A. Roosevelt contre les idées de B. Meggers, ou ceux qui ont contribué à changer le regard sur l’Amazonie et ses populations, précolombiennes comme actuelles. Les apports scientifiques des chercheuses trouvent ici enfin leur place et dévoilent leurs innovations scientifiques, théoriques et méthodologiques. Dans l’Amazonie d’aujourd’hui, nombre de ces femmes ont tissé un paysage de la recherche archéologique et anthropologique, où femmes et hommes travaillent ensemble, se déjouant des exagérations interprétatives sur le pouvoir et la place de l’un ou l’autre de ces deux genres. L’ouvrage est d’une belle écriture, parsemée d’humour, parfois délicieusement et justement mordante, cadencé d’illustrations édifiantes, qui interpellera tous les publics. Il se lit comme un roman luxuriant, dont on sort avide d’en savoir encore plus sur l’Amazonie précolombienne.
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